Un extrait de récit

Voici une double page réelle, telle qu'elle apparaît dans le livre. Le texte est né d'une conversation à voix haute, rien n'a été écrit au clavier.

Chapitre trois

Le départ

Récit de Jacques, 81 ans — recueilli par Emma

Le départ est resté suspendu dans la mémoire comme une note qui ne veut pas s'éteindre. Un mardi, justement, jour de soupe aux poireaux. Ma mère avait versé le potage dans l'assiette sans un mot, comme si rien ne se passait. Mon père, derrière son journal, n'avait pas levé les yeux.

J'avais dix-neuf ans, une valise en carton bouilli achetée au marché du samedi, et dedans presque rien : deux chemises, un pantalon du dimanche, un rasoir, une adresse de cousin à Paris griffonnée sur un coin d'enveloppe. C'était, à peu de chose près, la liste entière de ce que je possédais.

Le train de 6 h 42 passait au bout du chemin. Toute mon enfance, je l'avais entendu siffler sans jamais monter dedans. Ce matin-là, j'ai marché jusqu'à la gare dans le brouillard, et je me souviens d'une pensée étrange : à Paris, le brouillard ne sentirait peut-être plus la betterave.

Mon père ne m'a pas accompagné. Trente ans plus tard, il m'a avoué qu'il était resté à la fenêtre, le journal tremblant, jusqu'à ce que le train disparaisse.

À la gare du Nord, le quai fourmillait d'une vie que je ne connaissais pas. J'ai attendu le cousin pendant deux heures. Il n'est pas venu. J'ai passé la première nuit dans la salle d'attente, la valise sous les pieds, les yeux rivés sur la porte comme si ma vie dépendait encore de quelqu'un qui arriverait.

Le lendemain, j'ai trouvé du travail. Rue de Flandre, un chantier qui embauchait à la journée. Il suffisait d'être là à six heures et d'avoir l'air solide. J'avais l'air solide. J'ai porté du ciment pendant quatorze mois, et le bruit des pelles est devenu le bruit de ma nouvelle vie.

Ce que je n'ai jamais dit, pas même à mes enfants, c'est qu'un soir de janvier, j'ai failli rentrer. J'étais arrivé jusqu'au guichet, l'argent du billet dans la paume. Puis j'ai pensé à la soupe aux poireaux, à l'assiette posée en silence, et je suis retourné vers la rue de Flandre.

Trois ans plus tard, un soir d'automne, j'ai croisé une femme devant le cinéma du boulevard. Elle attendait elle aussi. Lui non plus n'est pas venu. Nous avons ri de ce hasard, puis nous avons pris un café, puis nous avons construit cinquante ans de vie commune sur le même genre d'attente.

Kizuna — Mon récit de vie· 47 ·

D'autres voix, d'autres vies

« Je n'avais jamais dit à mes enfants pourquoi j'étais parti d'Algérie en 1962. Maintenant c'est écrit. »

Extrait d'un récit — Ahmed, 84 ans

Photographies de famille en noir et blanc posées à côté des pages du manuscrit

De la voix à la page

Emma transcrit, structure et met en forme. Rien n'est inventé : chaque phrase vient de ce que votre parent a réellement dit. Vous relisez, vous corrigez, vous ajoutez les photos, puis vous validez l'impression.

Livre de vie relié bleu nuit avec photographie d'archive en couverture